DFMHTY
18mai/100

Webdoc, naissance à la critique et interrogations face aux mutations annoncées.

A vrai dire, je commençais à trouver un peu longue cette absence d'un quelconque appareil critique concernant les webdocs, et ce, malgré la sortie régulière de nouveaux titres depuis une quinzaine de mois. Un peu comme si il fallait protéger ces derniers nés de la mutation des médias sur le net, un peu comme si une ''web positive attitude'' collective s'établissait naturellement, politiquement correcte et furieusement endogène pour se préserver (de quoi ?), peut-être des contempteurs du web encore nombreux et réputés de mauvaise foi ou, peut-être pour laisser aux webdocs le temps d'atteindre un stade de maturité suffisant,  peut-être encore parce que l'évidence multimédia et interactive du webdoc est un jalon symbolique et impressionnant qui valide une mutation irréversible des médias traditionnels (TV et presse) vers le web.

Ce n'est pas probablement pas un hasard si c'est Prison Valley qui a déclenché cette ouverture à la critique et aux commentaires d'une manière assez massive. Tout d'abord parce que c'est un documentaire d'une très bonne qualité artistique et d'enquête et qui fait quasiment l'unanimité au moins sur le premier point. Ensuite parce que c'est une production très aboutie qui rassemble pas mal d'avancées technologiques et interactives et qu'elle est, à ce titre, emblématique d'un futur éditorial numérique en devenir. Même si l'aspect critique reste relatif, voir qu'il se caractérise souvent par des superlatifs flatteurs et peut être excessifs  (peut-on parler, par exemple, de chef d'oeuvre quand le genre d'oeuvre est, disons, en cours de constitution ?),  on notera toutefois deux types d'analyse intéressantes sur la forme. La première, côté cinéma, d'Isabelle Reigner qui préfère parler de présentation plutôt que de montage ou employer le terme de webreportage plutôt que celui de webdocumentaire (vieille querelle cinéma/TV) plus spécifique d'une démarche d'auteur à ses yeux. Elle pose en effet la question de l'intention et du genre et me fait penser à cet internaute avouant sur un forum s'interroger sur la capacité de cette forme, jalonnée d'interruptions, à transmettre l'émotion et... l'indignation. La seconde, côté web, d'Expresso Communication ou de Révolutionnaires du Numérique qui regrettent, pour l'un, le choix d'une narration essentiellement linéaire  et, pour l'autre, l'enfermement des échanges avec le public sur le seul espace du site du webdoc en lieu de réseaux sociaux plus ouverts. Il sera intéressant de connaître la motivation du choix des auteurs, des producteurs et du diffuseur sur ces derniers points : stratégie de captation du public et de maîtrise des contenus ; phase d'apprentissage par accumulation d'expériences différentes (vs Gaza Sdérot par ex), émergence d'une ligne éditoriale plus affirmée ou préférence esthétique  et narrative contextuée ? Sur le fond, la qualité de l'enquête journalistique est unanimement soulignée sauf (on pouvait s'y attendre) du côté du Colorado d'où émergent une critique plus virulente sur la vision jugée réductrice et sombre des ''frenchies'' à propos la vie sociale à Cannon City. Sur ce point, le fonctionnement interactif est aussi intéressant à observer : d'une part une réponse justification, point par point, des auteurs ; d'autre part la faible participation des internautes sur les forums de dialogues proposés avec les personnages du doc. Qu'en aurait-il été d'un sujet, plus proche de notre géolocalisation, directement réalisé au coeur du système carcéral Français par exemple ? Gageons que de prochaines productions moins exotiques apporteront peut être la réponse.

L'autre aspect des commentaires et critiques porte, ce n'est pas courant, sur l'aspect économique de la production avec une très forte mise en perspective sur l'évolution de la presse sur le web. Eric Mettout, qui par exemple, agace (voir commentaires) lorsqu'il s'interroge sur la viabilité d'un tel investissement. Ce qu'il regarde au delà du webdoc c'est bien sûr la mutation multimédia et interactive de la presse et les courses au développement de contenus innovants qui angoissent en ce moment les salles de rédactions ou les boardrooms de tous les médias,  nouvelles concurrences déjà à l'oeuvre. Débat inquiet et nécessairement complexe qui pose la question du financement, des choix  stratégiques, de l'indépendance de la presse, ici et . On devine bien que le modèle produit par  l'engagement déterminé d'Arte et d'Upian n'est qu'un élément de réponse parmi d'autres vis à vis des contenus multimédias vers lesquels évoluent tous les supports traditionnels écrits ou visuels, une balise, certes remarquable, mais où l'Etat, via le CNC, et l'investissement d'une chaîne publique à vocation culturelle, joue un rôle financier majeur.  Il est clair que l'heureuse spécificité française du financement public  que l'on retrouve d'une autre manière, au Canada, dans les très sympathiques productions de l'ONF ne pourra être la seule voie pour obtenir l'évolution vers les  architectures interactives et multimédias auxquelles semblent aspirer tous les médias sur le web. Dans cette perspective on peut voir le webdoc comme une sorte d'avant-garde qui aura  vocation à se démultiplier dans une infinité de modèles plus ou moins sophistiqués dans les années à venir. Modèles à  imaginer sur la  forme, modèles à imaginer en terme d'investissement (public ou privé) et de financement. On peut aussi imaginer que le nouveau savoir-faire d'ateliers numériques rassemblant la plus vaste variété de compétences techno, artistique et éditoriale pourra devenir l'avantage compétitif déterminant pour qui souhaite mettre en ligne avec succès ces nouvelles formes de contenus.

Dans quelques mois nous en saurons plus sur l'aspect économique et social de cette mutation. Nous aurons une idée de l'audience de ces webdocs et nous aurons aussi à notre disposition les premiers chiffres d'abonnements ou de consultation des nouveaux contenus sur des plateformes telles que l'Ipad. Nous en saurons alors plus sur l'attente de présentations sophistiquées et créatives des enjeux du monde éprouvée par le public. Plus sur l'attente réelle d'un internet graphiquement et interactivement généreux qui redonnerait aussi toutes ces lettres de noblesse à un journalisme audacieux et pertinent. Dans quelques mois émergera peut-être aussi une nouvelle critique qui s'attachera à décrypter le sens de ces avancées.

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